À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, la CPME Nouvelle-Calédonie poursuit sa série de portraits « Elles Entreprennent », consacrée aux femmes qui font vivre l’économie du territoire. Rencontre avec Estelle Sitrita, première femme kanak huissier de justice, qui a fait le choix d’exercer en indépendante sur les provinces Sud et des Îles.
Pouvez-vous nous raconter votre parcours et ce qui vous a donné envie d’entreprendre ?
Après avoir suivi des études de droit, c’est au fil de mes stages professionnels que l’envie d’entreprendre a progressivement germé en moi.
Chaque expérience, chaque observation sur le terrain m’a apporté un élément de réponse supplémentaire — jusqu’au moment où l’idée de créer ma propre activité s’est imposée comme une évidence.
Choisir d’exercer en tant qu’indépendante dans le milieu judiciaire, c’est faire le choix d’une exigence particulière.
Pas de structure qui porte, pas de hiérarchie qui protège. Une étude à construire, une réputation à asseoir, une clientèle à fidéliser — dans un environnement où la crédibilité se gagne sur la durée et où chaque acte engage directement ma responsabilité professionnelle.
Mais c’est précisément ce défi qui m’a attirée. Et aujourd’hui encore, c’est ce qui me pousse à avancer.
Qu’est-ce qu’entreprendre en Nouvelle-Calédonie signifie pour vous aujourd’hui ?
Être entrepreneuse en Nouvelle-Calédonie dans mon domaine suppose avant tout du courage et une grande rigueur. Le métier d’huissier de justice est par nature exigeant : il implique de maintenir en permanence ses connaissances à jour, de faire preuve de résilience face aux difficultés et de rester solide et déterminée dans les périodes éprouvantes.
Et ces dernières années, les périodes éprouvantes n’ont pas manqué. Dans un contexte marqué par les crises successives — économique, institutionnelle, sociale — l’activité juridique est en première ligne.
Le recouvrement de créances, l’exécution des décisions de justice, le constat des réalités économiques du terrain : le quotidien d’un huissier reflète directement l’état de santé d’un territoire.
En Nouvelle-Calédonie aujourd’hui, cela demande une capacité d’adaptation constante et un ancrage fort dans les réalités locales.
Exercer seule, sur deux provinces, dans un environnement institutionnel complexe, c’est aussi assumer une responsabilité particulière : celle de représenter, par son travail et son sérieux, une profession qui participe au bon fonctionnement de l’économie et de la justice sur le territoire.
Dans votre parcours, avez-vous ressenti que le fait d’être une femme changeait quelque chose dans l’expérience d’entreprendre ?
Oui, dans une certaine mesure.
Le milieu judiciaire demeure encore très marqué par des habitudes et des représentations traditionnelles. Il peut arriver qu’en tant que femme, on doive davantage faire ses preuves — j’ai parfois ressenti une forme de défiance initiale, là où certains confrères masculins inspiraient plus spontanément confiance.
Cette réalité est d’autant plus perceptible que je suis aujourd’hui la seule femme à exercer dans ce domaine en province des Îles et en province Sud.
Mais cette situation m’a aussi conduite à développer une exigence professionnelle constante et une détermination sans faille pour démontrer la qualité et le sérieux de mon travail.
Ce qui, au final, est peut-être la meilleure réponse que l’on puisse apporter.
Quel conseil donneriez-vous à une jeune Calédonienne qui rêve d’entreprendre ?
N’hésitez pas. Osez vous lancer.
L’entrepreneuriat est une expérience extrêmement formatrice : on apprend chaque jour, on se dépasse et on se découvre soi-même à travers les défis rencontrés.
La réussite n’est pas toujours immédiate — mais chaque étape du parcours permet de grandir, d’acquérir de nouvelles compétences et de construire sa propre voie.
Entourez-vous des bonnes personnes — celles qui croient en votre projet et vous poussent à avancer — et ne perdez jamais de vue pourquoi vous avez choisi cette voie.
C’est souvent ce fil conducteur qui fait la différence dans les moments de doute.
Y a-t-il une leçon ou une conviction que vous souhaiteriez transmettre ?
S’il y a bien une chose que mon parcours m’a apprise, c’est l’importance de compter avant tout sur soi-même.
L’entrepreneuriat exige de l’autonomie, de la détermination et la capacité de prendre ses responsabilités.
Des soutiens peuvent exister, des réseaux peuvent aider — mais au fond, c’est toujours à vous de croire en votre projet, d’avancer avec persévérance et d’assumer pleinement que vous êtes la première responsable de votre réussite.
C’est une exigence. Mais c’est aussi une liberté.
Avancez avec persévérance et assumez pleinement que vous êtes la première responsable de votre réussite.
Si vous pouviez lancer une initiative ou créer un dispositif pour aider les femmes entrepreneures du territoire, que mettriez-vous en place ?
Je privilégierais avant tout le développement d’un véritable réseau.
La solidarité professionnelle constitue une force considérable — et elle est encore trop peu exploitée.
Il ne s’agit pas seulement de se retrouver et d’échanger, mais d’aller plus loin : se faire travailler les unes les autres lorsque c’est possible, développer des partenariats concrets, créer des associations professionnelles qui renforcent la visibilité et l’activité de chacune.
Ce sont ces dynamiques collectives — fondées sur la confiance, le partage d’expérience et des actions tangibles — qui peuvent réellement changer la donne pour les femmes entrepreneures du territoire.
Voir le portrait vidéo d’Estelle Sitrita, première femme kanak huissier de justice (Nouvelle-Calédonie la 1ère) : https://youtu.be/bMFv0SGv19w
Lire l’article de NC la 1ère du 21 janvier 2020 : Première femme kanak huissier : elle a prêté serment


