Dans le cadre de la Journée internationale des droits des femmes, la CPME Nouvelle-Calédonie poursuit sa série de portraits « Elles Entreprennent », consacrée aux femmes qui font vivre l’économie du territoire. Rencontre avec Audrey Carrière, naturopathe, iridologue et réflexologue, également gérante de la SCEA Fruit Addict et de sa pépinière Le Jardin aux Mille Fruits. Un parcours placé sous le signe de l’indépendance, de l’autonomie et de la passion du vivant.
Pouvez-vous nous raconter votre parcours et ce qui vous a donné envie d’entreprendre ?
Je suis originaire de La Rochelle où j’ai grandi bercée par l’air salin de la côte Atlantique. Post bac, j’ai préféré mettre un pied dans la vie active immédiatement pour savoir de quoi j’étais capable 😉
Après de nombreux métiers : bibliothécaire pour enfants dans l’Éducation nationale, commerciale, visiteuse médicale pour le laboratoire Pierre Fabre Santé à La Réunion, responsable de l’espace aroma-herboristerie dans une grosse pharmacie, je me suis rendu compte que j’avais envie de travailler pour moi-même, sans hiérarchie, à mon rythme parfois intense parfois moins.
Je suis donc partie à Paris pour faire une école de naturopathie. Diplômée en 2008, je suis arrivée sur le caillou où je suis devenue maman d’un petit garçon, j’ai commencé à exercer comme naturopathe sur Nouméa d’abord en cabinet puis chez moi.
Suite au Covid, j’ai eu une baisse importante de clientèle, ce qui m’a poussée à réfléchir sur mon indépendance financière et ma capacité à rebondir professionnellement.
J’ai donc décidé de créer une pépinière fruitière autour du projet de Vincent qui est un passionné, et collectionneur d’arbres fruitiers à La Coulée.
En apprenant la botanique arboricole avec lui, je me suis imprégnée de nouvelles connaissances et compétences qui complètent ma passion pour le vivant thérapeutique que je propose en naturopathie avec les huiles essentielles et la phytothérapie.
J’ai donc créé la pépinière Le Jardin aux Mille Fruits qui propose de plus en plus de choix et variétés de fruitiers, ma pépinière est en activité depuis 2022.
Qu’est-ce qu’entreprendre en Nouvelle-Calédonie signifie pour vous aujourd’hui ?
Entreprendre en Nouvelle-Calédonie, c’est avant tout avancer. C’est croire en la capacité de construire, mais aussi de co-construire, dans un territoire où tout repose encore beaucoup sur l’engagement individuel et collectif.
Entreprendre c’est avancer, c’est croire en la possibilité de co-construire ensemble.
Pour une femme, entreprendre revêt une dimension particulière. C’est un levier essentiel pour préserver son autonomie financière et matérielle, mais aussi pour rester libre de ses choix, sans dépendre d’un tiers. Dans le contexte actuel, il est plus que jamais important que les femmes s’émancipent, prennent leur place et croient en leurs capacités. Le potentiel est là — il suffit parfois de savoir où regarder pour oser se lancer.
Pour une femme entreprendre est un levier essentiel pour préserver son autonomie financière et matérielle.
Mon parcours s’inscrit pleinement dans cette logique. Mes deux activités sont à la fois cohérentes et complémentaires :
- d’un côté, j’accompagne mes clients en naturopathie vers une meilleure autonomie dans leur santé, en leur apprenant à mieux se connaître ;
- de l’autre, avec la pépinière, je contribue à renforcer l’autonomie alimentaire du territoire, en valorisant le travail de la terre et le temps long nécessaire pour voir grandir et fructifier ce que l’on construit.
Au fond, entreprendre en Nouvelle-Calédonie, c’est aussi participer à une forme de résilience collective. C’est contribuer, à son échelle, à bâtir un modèle plus autonome, plus durable, et plus ancré dans les réalités locales.
Comme vous pouvez le constater, l’indépendance et l’autonomie sont des valeurs centrales dans mon engagement.
Quel conseil donneriez-vous à une jeune Calédonienne qui rêve d’entreprendre ?
Le meilleur conseil est d’identifier clairement sa capacité de travail, en tenant compte de sa vie de famille. L’entrepreneuriat vient souvent alourdir une charge mentale déjà importante pour les femmes.
Il est aussi essentiel de bien s’entourer : comptable, juriste, chambres consulaires… car être entrepreneuse implique de porter de nombreuses casquettes — communication, administratif, gestion financière.
Il est aussi essentiel de bien s’entourer car être entrepreneuse implique de porter de nombreuses casquettes — communication, administratif, gestion financière.
Pour ma part, je fais le choix de m’entourer majoritairement de femmes dans ces différents domaines.
Être entrepreneuse, c’est aussi soutenir les projets d’autres femmes, créer des synergies et faire vivre une véritable sororité dans un cercle vertueux.
Y a-t-il une leçon ou une conviction que vous souhaiteriez transmettre ?
La conviction que j’aimerais transmettre est simple : se faire confiance.
Être pleinement consciente que l’on peut réussir aussi bien qu’un homme est essentiel. Les femmes possèdent des qualités précieuses, notamment une perception plus fine des interactions humaines, qui constitue une véritable force dans l’entrepreneuriat.
Notre approche est souvent plus globale, avec une capacité à nous projeter dans le temps et à inscrire nos projets dans une vision durable.
C’est cette richesse qu’il faut apprendre à reconnaître, à assumer… et à valoriser.
Si vous pouviez lancer une initiative ou créer un dispositif pour aider les femmes entrepreneures du territoire, que mettriez-vous en place ?
Je mettrais en place un véritable pôle de cheffes d’entreprise locales, dédié à l’accompagnement des projets.
L’objectif serait de proposer un soutien concret à chaque étape : aide au montage de dossiers administratifs, accès à des professionnelles (comptable, juriste, conseillère financière) à coût maîtrisé, et surtout une information claire et réaliste sur ce qu’implique réellement l’entrepreneuriat — en termes de coûts, de temps et d’engagement.
J’y intégrerais également des ateliers et des temps d’échange réguliers, avec des tables de discussion orientées vers des solutions concrètes, afin d’accompagner les entrepreneures dans la durée.
L’idée est simple : ne pas seulement aider à se lancer, mais permettre de construire et de faire grandir son activité dans un cadre structuré, accessible et soutenant.
Dans votre parcours, avez-vous ressenti que le fait d’être une femme changeait quelque chose dans l’expérience d’entreprendre ?
En naturopathie, je n’ai jamais ressenti de difficulté particulière liée au fait d’être une femme. Le soin est souvent naturellement associé aux femmes, aux mères, ce qui rend ce rôle assez « attendu » dans ce domaine.
En revanche, dans le milieu agricole, la reconnaissance est plus difficile. Il m’arrive encore d’être perçue comme « la femme de… » ou d’entendre : « je voulais parler à Monsieur ». Dans ce contexte, j’ai dû m’appuyer sur une communication forte pour affirmer mon identité professionnelle, développer la visibilité de mon entreprise et être reconnue à ma juste place.
Mes deux activités m’ont néanmoins offert une grande liberté d’organisation. Elles m’ont permis d’être très présente pour mon fils, d’adapter mon temps de travail à ses besoins et de construire avec lui une relation de confiance et de complicité, tout en poursuivant mon activité avec passion.
Le véritable défi de l’entrepreneuriat reste, selon moi, la fluctuation des revenus. Les dernières années — entre le Covid et les émeutes — ont fortement fragilisé de nombreuses TPE et auto-entreprises. Cela demande une capacité constante à se réinventer, à trouver de nouvelles idées et à s’adapter pour maintenir son activité dans la durée.


